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Le point de vue de André Lucrèce, sociologue


Quelques fondamentaux du carnaval
   

Etre homme en civilisation et assumer en même temps cette pulsion vers le déchaînement, voici ce que résout la fête comme contradiction. Mais il nous faut dire ce que l’on doit à Durkheim, lui qui, dans son livre Les formes élémentaires de la vie religieuse, a montré l'opposition entre le sacré et le profane, et celle entre "l'explosion intermittente" et la "terne continuité".

L'effervescence festive du carnaval est donc bien le paroxysme de la vie et il faut y voir le fondement d'une socialité.

Goethe lui-même, dans un texte intitulé Voyage en Italie, saisit dans le carnaval une socialité fondatrice : meurtre symbolique du père, éloignement du vieux monde et renouveau par le feu. "Au milieu de ces extravagances, souligne-t-il, nous sommes rendus attentifs aux scènes les plus importantes de notre existence".

Et je voudrais ici synthétiquement souligner quelques logiques qui fondent cette fête particulière, spécifique, qu'est le carnaval, en les illustrant par des exemples pris dans le carnaval antillais

D'abord, une logique du dérèglement. Par exemple, cette opposition entre la marche mesurée des processions et la course qui caractérise le vidé dans les rues. Ou encore, les nègres gros-sirop qui terrorisent les jeunes filles aux robes blanches, comme cela se passait à Saint-Pierre. Ou ailleurs, ces animaux auxquels on fait subir toutes sortes de cruautés ou qu'on habille de toutes couleurs

Ensuite, une logique de la créativité.

Faire joie d'un rien, mettre en avant le dénuement, tel est le projet. Et, c'est à cette occasion que ressortent les objets les plus archaïques (pot de chambre, vieux téléphone, vieille voiture), où il s'agit par là même sinon de ridiculiser, mais au moins de prendre distance par la créativité avec la réalité humaine quotidienne. Le rebut devient alors le lieu où on puise l'essentiel.

La créativité, c’est d’abord tout ce qui a été conçu par notre carnaval à partir des cultures qui ont constitué notre fonds culturel. C’est à partir de ces cultures que nous avons créé les Marianne lapofig en utilisant des éléments de notre agriculture, la banane, les mokozombis, qui sont des masques à échasses qui cherche à dominer par l’aérien ce qui demeure terrestre, les Carolines, qui sont des femmes portant l’homme sur le dos, comme pour dénoncer une situation sociale, les Touloulous, dont une hypothèse très forte nous conduit à penser que l’origine serait martiniquaise avant que le déguisement ne prospère, avec le succès que l’on sait, en Guyane, sur la base de l’inversion, puisque ce sont les femmes qui sont maîtresses du jeu de la séduction. Les diables rouges, d’abord faits de peau de bêtes et de mâchoires d’animaux, puis diables à miroirs et à cornes. Rouges, symbole de vie comme le sang et le feu, miroirs, symbole de la connaissance, manifestation reflétant l’intelligence créatrice, cornes, symbole de la puissance, de la vitalité et de la fécondité : le diable rouge à lui seul pourrait être le symbole de tout ce qui renvoie au carnaval. Et on peut ajouter à toutes ces figures la Guiablesse du Mercredi des cendres, les Malpropres, les Médecins Lopital, les Matelots saouls, les bébés.

Le carnaval c'est aussi une logique de l'inversion. Inversion symbolique de la relation d'ordre. Ainsi l'obscène s'affiche et prend le pouvoir, une obscénité reposant sur le grossier (grosseur du ventre et des fesses), sur le dégoûtant (manger dans un pot de chambre quelque chose qui l'allure de l'excrément), sur l'inconvenant (se caresser le sexe ostensiblement), sur l'impudeur ou l'exhibitionnisme. L'inversion symbolique de l'ordre, c'est aussi le policier ou l'homme politique que l'on ridiculise par la caricature, par des gestes, par un slogan, par une interpellation.

Contre-pouvoir parodique: le roi et la reine auxquels on rend hommage règne sur le carnaval. Et le bwa-bwa au contraire est celui-là même qui, au pouvoir, a failli.

On a fait, en Martinique, du Lundi gras le jour du mariage burlesque. Là encore, la description d'un tel mariage nous convie à la symbolique et à la pratique de l'inversion.

Outre le fait que le mari est, presque systématiquement, une femme et la mariée un homme, on assiste surtout à une remise en cause des valeurs et de l'esthétique classique : mariée estropiée ou infirme, quelquefois d'une laideur repoussante, ou encore symbolique de la disproportion jouant sur la maigreur, la taille ou la difformité, indécence du ventre de la mariée indiquant une grossesse avancée, remettant en cause de facto l'usage moraliste de la virginité, prêtre précédant la cortège lisant les Ecritures à l'envers, tout cela exprimant l'inversion parodique.

Et on inverse aussi le temps, car durant cette période on vit la nuit et on dort le jour, quand on dort, puisque le vidé en pyjama dans les rues, au petit matin, fait une fois de plus démonstration de l'inversion, le vêtement de nuit est exhibé, sans pudeur, au grand jour.

Le carnaval est aussi une logique de l'oubli. Oubli du vieux temps que l'on expulse, oubli du temps quotidien, du temps usé. "Les drapiers, dit Le Roy-Ladurie, tissent le linceul du vieux monde".

Il y a dans le carnaval de l'oubli libératoire, de l'extase qui permet d'oblitérer la part la plus douloureuse de soi qu'il faut expulser par l'extase. C'est ainsi que le carnaval exhibe le corps et le chante.

Oubli aussi de l'angoisse. "Il y a de l'inquiétude, dit Durkheim, dans l'excès festif". Tout ce qui angoisse est d'ailleurs exhibé et raillé pendant le carnaval: la mort, la maladie, la déchéance, etc.

Une logique de la métamorphose enfin. Par l'acte créateur du travestir, privilège divin, se déguiser en bête, renier son humanité. Et le masque bien sûr par lequel on fait rupture, d'abord avec soi-même, avec la vie que l'on mène au quotidien.

Le travesti permet la transgression: des tendances refoulées peuvent alors s'exprimer au grand jour. Comme le dit un auteur: "chacun réalise ses rêves, actualise ses désirs de toujours, pour ensuite accepter ses propres limites".

Il y a dans le déguisement toute une recherche de l'autre de soi-même, parfois même une recherche de la dualité comme le montre le masque à double figure, le vêtement à deux faces, une masculine, une féminine, sans parler du visage qui reçoit de chaque côté sa couleur.

Totale ou partielle est la métamorphose. Elle se fait sous l'égide de Vaval, le dieu païen, dont la disparition elle même appelle la métamorphose en un nouveau Vaval, nouvellement travesti l'année suivante.

Le carnaval est une révolte contrôlée qui devient régulation par le fait même de la concession accordée au peuple dans l'espace de la ville. Au carnaval de Saint-Pierre, on pénétrait dans les corridors et on faisait peur aux bourgeoises. Aujourd'hui encore les nègres gros-sirop perpétuent la tradition: le corps enduit d'un sirop noir et épais, ils effraient les jeunes filles bien mises, lesquelles reculent effrayées, en poussant de hauts cris. La truculence carnavalesque exprime la vérité du social: la distance, la peur, voir même l’animosité existante entre certains groupes sociaux, sous une forme parodique.

La société aujourd’hui connaît une mutation qui consiste dans le passage d’un passé défait, vaincu, à un présent triomphant, lequel se manifeste par l’éclosion, l’irruption, le surgissement d’éléments inédits qui modifient nos sociétés.

Et comment penser que la fête en général, le carnaval en particulier, échapperait à l’imposition de la modernité ?

Ainsi, dans le temps de la tradition, à minuit le soir du Mercredi des cendres, tout s’arrêtait et l’on commençait le carême. Ainsi avait-on construit un espace à la fête, un espace au sens temporel pour mieux vivre religieusement son carême. Aujourd’hui, la rupture se donne moins à voir, - l'opposition entre le sacré et le profane, et celle entre "l'explosion intermittente" et la "terne continuité" - car la société hypermoderne est marquée par un vitalisme permanent qui ne cesse, même en temps de carême, d’appeler la fête à la rescousse de la vie.

André LUCRECE

Ecrivain*

* Sur le carnaval, lire également le chapitre II de La Sainteté du monde, le dernier roman d’André LUCRECE








                                                       


 


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