Etre
homme en civilisation et assumer en même temps cette pulsion
vers le déchaînement, voici ce que résout la fête
comme contradiction. Mais il nous faut dire ce que l’on doit à
Durkheim, lui qui, dans son livre Les formes élémentaires
de la vie religieuse, a montré l'opposition entre le sacré
et le profane, et celle entre "l'explosion intermittente"
et la "terne continuité".
L'effervescence
festive du carnaval est donc bien le paroxysme de la vie et il faut y
voir le fondement d'une socialité.
Goethe
lui-même, dans un texte intitulé Voyage en Italie,
saisit dans le carnaval une socialité fondatrice : meurtre
symbolique du père, éloignement du vieux monde et
renouveau par le feu. "Au milieu de ces extravagances,
souligne-t-il, nous sommes rendus attentifs aux scènes les
plus importantes de notre existence".
Et
je voudrais ici synthétiquement souligner quelques logiques
qui fondent cette fête particulière, spécifique,
qu'est le carnaval, en les illustrant par des exemples pris dans le
carnaval antillais D'abord,
une logique du dérèglement. Par
exemple,
cette opposition entre la marche mesurée des processions et
la course qui caractérise le vidé dans les rues. Ou
encore, les nègres gros-sirop qui terrorisent les jeunes
filles aux robes blanches, comme cela se passait à
Saint-Pierre. Ou ailleurs, ces animaux auxquels on fait subir toutes
sortes de cruautés ou qu'on habille de toutes couleurs Ensuite,
une logique de la créativité.
Faire joie d'un rien,
mettre en avant le dénuement, tel est le
projet. Et, c'est à cette occasion que ressortent les objets
les plus archaïques (pot de chambre, vieux téléphone,
vieille voiture), où il s'agit par là même sinon
de ridiculiser, mais au moins de prendre distance par la créativité
avec la réalité humaine quotidienne. Le rebut devient
alors le lieu où on puise l'essentiel.
La
créativité, c’est d’abord tout ce qui a été
conçu par notre carnaval à partir des cultures qui ont
constitué notre fonds culturel. C’est à partir de ces
cultures que nous avons créé les Marianne lapofig en
utilisant des éléments de notre agriculture, la banane,
les mokozombis, qui sont des masques à échasses
qui cherche à dominer par l’aérien ce qui demeure
terrestre, les Carolines, qui sont des femmes
portant l’homme
sur le dos, comme pour dénoncer une situation sociale, les
Touloulous, dont une hypothèse très forte nous
conduit à penser que l’origine serait martiniquaise avant
que le déguisement ne prospère, avec le succès
que l’on sait, en Guyane, sur la base de l’inversion, puisque ce
sont les femmes qui sont maîtresses du jeu de la séduction.
Les diables rouges, d’abord faits de peau de bêtes
et
de mâchoires d’animaux, puis diables à miroirs et à
cornes. Rouges, symbole de vie comme le sang et le
feu,
miroirs, symbole de la connaissance, manifestation
reflétant
l’intelligence créatrice, cornes, symbole de la
puissance, de la vitalité et de la fécondité :
le diable rouge à lui seul pourrait être le symbole de
tout ce qui renvoie au carnaval. Et on peut ajouter à toutes
ces figures la Guiablesse du Mercredi des cendres, les
Malpropres, les Médecins Lopital, les
Matelots
saouls, les bébés.
Le
carnaval c'est aussi une logique de l'inversion.
Inversion symbolique de la relation d'ordre. Ainsi l'obscène
s'affiche et prend le pouvoir, une obscénité reposant
sur le grossier (grosseur du ventre et des fesses), sur le dégoûtant
(manger dans un pot de chambre quelque chose qui l'allure de
l'excrément), sur l'inconvenant (se caresser le sexe
ostensiblement), sur l'impudeur ou l'exhibitionnisme. L'inversion
symbolique de l'ordre, c'est aussi le policier ou l'homme politique
que l'on ridiculise par la caricature, par des gestes, par un slogan,
par une interpellation.
Contre-pouvoir
parodique: le roi et la reine auxquels on rend hommage règne
sur le carnaval. Et le bwa-bwa au contraire est celui-là même
qui, au pouvoir, a failli.
On
a fait, en Martinique, du Lundi gras le jour du mariage burlesque. Là
encore, la description d'un tel mariage nous convie à la
symbolique et à la pratique de l'inversion.
Outre
le fait que le mari est, presque systématiquement, une femme
et la mariée un homme, on assiste surtout à une remise
en cause des valeurs et de l'esthétique classique : mariée
estropiée ou infirme, quelquefois d'une laideur repoussante,
ou encore symbolique de la disproportion jouant sur la maigreur, la
taille ou la difformité, indécence du ventre de la
mariée indiquant une grossesse avancée, remettant en
cause de facto l'usage moraliste de la virginité, prêtre
précédant la cortège lisant les Ecritures à
l'envers, tout cela exprimant l'inversion parodique.
Et
on inverse aussi le temps, car durant cette période on vit la
nuit et on dort le jour, quand on dort, puisque le vidé en
pyjama dans les rues, au petit matin, fait une fois de plus
démonstration de l'inversion, le vêtement de nuit est
exhibé, sans pudeur, au grand jour.
Le
carnaval est aussi une logique de l'oubli.
Oubli du
vieux temps que l'on expulse, oubli du temps quotidien, du temps usé.
"Les drapiers, dit Le Roy-Ladurie, tissent le linceul du vieux
monde".
Il
y a dans le carnaval de l'oubli libératoire, de l'extase qui
permet d'oblitérer la part la plus douloureuse de soi qu'il
faut expulser par l'extase. C'est ainsi que le carnaval exhibe le
corps et le chante.
Oubli
aussi de l'angoisse. "Il y a de l'inquiétude, dit
Durkheim, dans l'excès festif". Tout ce qui angoisse est
d'ailleurs exhibé et raillé pendant le carnaval: la
mort, la maladie, la déchéance, etc.
Une
logique de la métamorphose enfin. Par l'acte
créateur
du travestir, privilège divin, se déguiser en bête,
renier son humanité. Et le masque bien sûr par lequel on
fait rupture, d'abord avec soi-même, avec la vie que l'on mène
au quotidien.
Le
travesti permet la transgression: des tendances refoulées
peuvent alors s'exprimer au grand jour. Comme le dit un auteur:
"chacun réalise ses rêves, actualise ses désirs
de toujours, pour ensuite accepter ses propres limites".
Il
y a dans le déguisement toute une recherche de l'autre de
soi-même, parfois même une recherche de la dualité
comme le montre le masque à double figure, le vêtement à
deux faces, une masculine, une féminine, sans parler du visage
qui reçoit de chaque côté sa couleur.
Totale
ou partielle est la métamorphose. Elle se fait sous l'égide
de Vaval, le dieu païen, dont la disparition elle même
appelle la métamorphose en un nouveau Vaval, nouvellement
travesti l'année suivante.
Le
carnaval est une révolte contrôlée qui devient
régulation par le fait même de la concession accordée
au peuple dans l'espace de la ville. Au carnaval de Saint-Pierre, on
pénétrait dans les corridors et on faisait peur aux
bourgeoises. Aujourd'hui encore les nègres gros-sirop
perpétuent la tradition: le corps enduit d'un sirop noir et
épais, ils effraient les jeunes filles bien mises, lesquelles
reculent effrayées, en poussant de hauts cris. La truculence
carnavalesque exprime la vérité du social: la distance,
la peur, voir même l’animosité existante entre
certains groupes sociaux, sous une forme parodique.
La
société aujourd’hui connaît une mutation qui
consiste dans le passage d’un passé défait,
vaincu, à un présent triomphant,
lequel
se manifeste par l’éclosion, l’irruption, le surgissement
d’éléments inédits qui modifient nos sociétés.
Et
comment penser que la fête en général, le
carnaval en particulier, échapperait à l’imposition
de la modernité ?
Ainsi,
dans le temps de la tradition, à minuit le soir du Mercredi
des cendres, tout s’arrêtait et l’on commençait le
carême. Ainsi avait-on construit un espace à la fête,
un espace au sens temporel pour mieux vivre religieusement son
carême. Aujourd’hui, la rupture se donne moins à voir,
- l'opposition entre le sacré et le profane, et celle entre
"l'explosion intermittente" et la "terne continuité"
- car la société hypermoderne est marquée par un
vitalisme permanent qui ne cesse, même en temps de carême,
d’appeler la fête à la rescousse de la vie.
André
LUCRECE
Ecrivain*
*
Sur le carnaval, lire également le chapitre II de La
Sainteté du monde, le dernier roman d’André
LUCRECE
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